Internet et représentations de la transformation

« Il y a plus de communisme dans la sécurité sociale que dans le manifeste de Marx et Engels ». La formule du philosophe Arnaud Spire, est d’abord une invitation à regarder autour de nous ce qui conteste en acte l’ordre capitaliste, ce qui révolutionne les rapports sociaux, économiques et culturels. Le terme de révolution vient lui-même très vite sur les lèvres dès qu’on évoque les bouleversements produits en quelques années par l’irruption de l’Internet dans la plupart des activités humaines : travail, éducation, loisirs, création artistique, recherche, etc… Parce que la vulgate, à l’image de Steeve Jobs devant son Ipad, a transformé le mot de « révolution » en gimmick qualifiant tout ce qui est appelé à devenir demain obsolète, il ne faudrait pas renoncer à observer les propriétés radicalement nouvelles et subversives de l’Internet et surtout le fait qu’elles constituent un nouveau réservoir de représentations de la transformation sociale. Il y a dans les pratiques et l’arrangement même de cet espace quelque chose du récit révolutionnaire. Cet univers naissant ne dit-il pas dès lors quelque chose d’un communisme en quelque sorte affleurant, que nous devrions non seulement mesurer, ausculter, mais aussi nommer.

A l’évidence, la portée des choix techniques réalisés il y a 40 ans continuent de marquer profondément le fonctionnement du réseau tel que nous le connaissons aujourd’hui. TCP-IP, le protocole, sorte d’espéranto des ordinateurs leur permettant de dialoguer par delà leurs différences – qui en constitue le socle technique, la structure profondément décentralisée et distribuée du réseau, la distinction entre son architecture physique d’une part et les services et contenus d’autre part, ont conféré incidemment des propriétés inédites à ce réseau. L’expérimentation quotidienne de ces propriétés par plusieurs milliards d’êtres humains contribue à replacer au cœur du débat public des enjeux qui nous sont familiers et que la vague idéologique libérale avait balayé.

Partage et culture read-write

A commencer par le fait que les informations qui s’échangent par milliards à chaque seconde sur l’Internet ne sont pas des biens comme les autres. A la différence des biens matériels qui sont détruits dès lors qu’ils sont consommés, l’information est duplicable à l’infini à un coût marginal à peu près négligeable. Une propriété dont chaque internaute fait l’expérience au quotidien et qui le conduit nécessairement à s’interroger sur la théorie de la valeur qui fonde l’actuelle économie de l’immatériel : pourquoi devrais-je payer ce qui a depuis longtemps été « rentabilisé » ? Pourquoi ne pourrais-je à mon tour partager cette musique, ce film, cet article qui a attiré mon attention ? Qu’est ce qui justifie cet ordre ?

Le goût de l’utopie semble de retour : Internet nous raconte un monde dans lequel je peux non seulement tout lire, tout écouter, tout regarder, mais aussi remixer, détourner et donc réinterpréter ces objets. Les industries culturelles qui au XXème siècle avaient prospéré sur le modèle read-only, c’est à dire celui d’un accès « en lecture seule » à une œuvre, sont confrontées au développement de pratiques read-write, c’est à dire d’une extension de liberté dans notre rapport à une œuvre, à l’information, qui ne nous est plus seulement délivrée mais que nous pouvons recomposer, enrichir et rediffuser. L’enthousiasme que génère ces nouvelles pratiques est palpable, ainsi que l’inquiétude à l’égard de ce qui pourrait restreindre leur champ d’application, comme par exemple la remise en cause de la neutralité du réseau. Au fond parce que les vertus de ces objets, ces savoirs me fabriquent, me rendent libres, ils ne peuvent qu’être eux-mêmes libérés de ce qui entrave leur circulation, leur appropriation.

Wikipedia constitue sans nul doute la plus éclatante évocation de mythologies progressistes qu’elle revisite : universalisme, libre accès mais également coopération, autogestion… Le logiciel libre en est une autre, plus discrète, mais tout aussi fondamentale car pour reprendre la formule de Lawrence Lessig, si sur l’internet le code c’est la loi, s’il dicte la loi, le libre accès au code et à sa formation est l’indispensable garantie que les états de droit se doivent de procurer aux citoyens du cyberespace. L’épopée du « libre » n’exprime plus dès lors de simples choix technologiques, mais la nécessité d’un principe constituant, d’une déclaration universelle des droits de l’homme numérique dans une langue commune, opensource.

Mais si l’Internet désigne de nouveaux champs de conquête et d’émancipation qui peuvent participer à revivifier, à reformuler l’ambition de transformation, il concrétise dans le même mouvement les dystopies courantes de la littérature d’anticipation.

L’univers numérique ne fait pas qu’enthousiasmer, il inquiète. Le récit du futur de notre humanité emprunte évidemment les manières d’un tableau orwellien : celui de la surveillance par l’état ou la structure entrepreneuriale toute puissante, voir pire, celui de la vigilance curieuse et gourmande de chacun envers tous. Les technologies de l’information fournissent à ce pronostic totalitaire un matériau abondant, reconnaissons-le : puces RFID, traçabilité permanente, profiling, data mining, Facebook, etc… l’interconnexion généralisée, les possibilités de traitement de l’information offertes par la croissance exponentielle de la puissance de calcul décrivent les confins d’un monde monitoré, absolument sous contrôle. L’inquiétude, l’imminence terroriste et guerrière infiniment ressassés, tirent non seulement la légende de l’Internet de ce côté obscur, mais ils justifient l’arsenal juridique qui se met en place progressivement pour normaliser l’inspection de notre identité et de nos activités numériques bien au-delà du soupçonnable (Patriot Act aux USA et Loppsi 2 en France). On ne peut alors qu’en conclure : « Tout cela va mal finir ».

Enfer probable ou Eden possible, la diversité des représentations véhiculées par l’internet ne dépeignent pas seulement un paysage idéologique et politique. Ils proposent une manière d’affrontement. Ils forment dès lors une nouvelle toile de fond de l’engagement, une grammaire qui participe de notre structuration politique, et singulièrement de celle des moins de 30 ans. Ce qui devrait, pour le moins, mériter toute notre attention et nous inviter à contribuer à cette geste numérique.

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