Ne les laissons pas tuer la gauche !

« Il faut garder le cap. Il faut aller plus vite, plus fort ». Voilà, le discours tenu par tous les pouvoirs ces 30 dernières années, après chaque raclée méritée. Voilà les éléments de langage qui nous sont systématiquement resservis : « Nous avons entendu les français et leur impatience à voir les réformes aboutir ». Autrement dit, « Allez vous faire voir, on continu quelles que soient vos récriminations, vos souffrances ». Désormais, la droite n’a plus le monopole de ce mépris. Après cette nouvelle déroute du Parti socialiste (PS), « poursuivre, amplifier, accélérer » dans cette fuite en avant libérale est bel et bien le choix assumé par le sommet de l’État ; sans être contredit à cette heure par Jean-Christophe Cambadélis, la nouvelle courroie de transmission qui doit convaincre les militants de terrains et les élus locaux du PS que c’est là le seul choix possible.

Les pauvres… Mais je ne crois pas que tous accepteront ce nouvel entêtement, je ne crois pas qu’ils bazarderont, dans l’affolement du naufrage en cours, ce qui leur reste d’idéal socialiste et qui n’est pas rien. Pour beaucoup, parmi le petit peuple socialiste comme pour tous ceux qui espèrent encore de la gauche, il devient chaque jour plus clair que la disparition, désormais complète, de tout projet gouvernemental de gauche, pourrait bien annoncer au final, la disparition de la gauche tout court : c’est l’évidence, ils sont en train de tuer la gauche ! C’est là un risque très réel que les résultats des dernières élections ont clairement établi : personne à gauche n’échappe à la colère électorale. La déculottée n’est même pas proportionnelle ni connectée aux responsabilités : la preuve par la disparition du NPA et de LO. Les Verts eux-mêmes divisés par deux. Le Front de gauche scotché au niveau de 2009. Les bouches de nombreux socialistes qui se sont entrouvertes après les municipales ne vont pas se fermer après ce nouveau Waterloo, car se taire, c’est désormais se faire le complice d’un crime politique : faire disparaître la gauche et ouvrir un boulevard à Marine Le Pen et à l’extrême-droite.

Mais qu’en déduire, notamment pour les forces du Front de gauche ?

Faut-il se cramponner, avec l’énergie du désespoir, à l’idée qu’il est possible de faire bouger le gouvernement ? C’est au fond le vain espoir que le Parti communiste français (PCF) a nourri depuis 2012 et qui avait déjà auparavant inspiré sa stratégie : une force politique, qui a défaut de pouvoir être majoritaire, se pose en aiguillon de la gauche. On le lui a reproché au sein du Front de gauche, parfois de manière simpliste. En effet, la théorie du « marquage à la culotte » du PS, pour endiguer puis seulement ralentir la dérive droitière de son appareil et de son réseau d’élus, n’a pas toujours été sans résultat. Mais si elle a, en quelque sorte, ralenti la conversion du PS, cette stratégie s’est révélée progressivement de moins en moins efficace. Plus grave, elle a contribué à nourrir une terrible illusion parmi les électeurs de gauche, à rendre le débat à gauche illisible, inaudible. Aujourd’hui, pour la multitude, la gauche c’est indistinctement ceux qui, alternativement avec la droite, mènent cette politique réputée seule possible, cette politique de « réforme », d’ajustement structurel, entendez diminution des moyens publics, de libéralisation, de démantèlement des services publics, de soumission aux forces de l’argent dans un monde qui serait par nature concurrentiel. Puisque rien ni personne désormais ne fera changer de cap François Hollande, Manuel Valls, J-C Cambadélis et leurs disciples (cette défaite était, pour ceux qui en rêvaient encore, la dernière occasion), nourrir le fantasme que nous pourrions infléchir leur politique est contre-performant sinon dangereux. Il n’y a rien de plus urgent que de combattre cette insignifiance mortifère qui consiste à contrefaire les mots, à vendre une gauche de contrebande.

Que faut-il faire alors ?

Comme nous l’avons fait sur la question européenne, où le principe de « rupture et de refondation » avec cette construction européenne a tardivement, et peut-être douloureusement, remplacé celui qui prétendait « réorienter l’Europe », il faut assumer aujourd’hui qu’il est nécessaire de rompre avec cette hypocrisie et refonder la gauche.

Rompre car si nous n’affichons pas le plus simplement du monde que nous n’avons plus rien de commun avec ce gouvernement et avec l’appareil socialiste, ce que nous avons toujours refusé de faire, nous continuerons d’être perçus comme leurs supplétifs. Combien d’entre nous l’ont vécu dans ces dernières campagnes ? Le tract refusé d’un revers de main, « Ah non, la gauche, ça suffit comme ça »… Alors on court derrière le passant, « Mais non, le Front de gauche c’est différent,… ». Mais c’est trop tard. Le temps de démêler dans sa propre tête ce qui nous différencie désormais de la sociale-démocratie et ce qui nous y rattache peut-être encore (le mot « gauche » par exemple), le quidam a passé son chemin en maudissant PS, Verts, NPA et Front de gauche sans distinction.

La gauche, c’est nous

Aujourd’hui, nous devons affirmer, comme l’a dit très simplement Alexis Tsipras au peuple grec : « La gauche, c’est nous ». Oui, le Front de gauche, à la condition d’être le moteur d’un rassemblement plus large, est la seule force qui peut donner l’impulsion pour refonder la gauche.

Affirmer cela, ce n’est nullement exiger que tous se rangent derrière la bannière du Front de gauche. Ce n’est pas exiger des socialistes, ou des verts en plein doute qu’ils quittent leur parti (encore qu’il nous faut leur faire bon accueil s’ils le souhaitent). Ce n’est pas renâcler devant Nouvelle Donne qui « aurait dû être avec nous ». Nous avons suffisamment eu à subir l’hégémonie du PS, pour ne pas en imposer une autre, celle du Front de gauche, au sein de la gauche à naître. Nous affirmons être prêts à ce que le Front de gauche mette toute son énergie pour travailler, avec tous ceux qui le souhaitent, à la refondation de la gauche, une gauche du peuple.

Deux initiatives majeures pourraient être prises.

Premièrement travailler au renforcement du Front de gauche, prunelle de nos yeux. Le ton adopté et l’ambition unitaire affichée, non sans tristesse mais force lors des déclarations communes dans la soirée du 25 mai par deux de ses principaux dirigeants (Pierre Laurent et Jean-Luc Mélenchon) sont un point d’appui. Enfin côte à côte ! Oui, il faut en finir avec les déchirures qui ont abîmé notre Front : l’unité et la fraternité, sans cacher les débats, doivent nous guider à tout instant. Mais il faut aller plus loin. Dans nombre de villes, les élections municipales ont été l’occasion (et pas seulement lorsqu’on y avait fait le choix de stratégies dites « autonomes ») de mettre en mouvement des citoyennes et des citoyens, de recréer du collectif. Ce sont, à l’échelle du pays, quelques dizaines de milliers de personnes, syndicalistes, associatifs, d’hommes et de femmes engagées, heureux désormais de s’être enfin trouvés… C’est un point d’appui précieux, la preuve que le Front de gauche peut être plus qu’un cartel d’organisations, qu’il est aujourd’hui le bien commun des femmes et des hommes de gauche. Bien sûr, ils peuvent trouver leur place au PCF, ou peut-être dans d’autres organisations politiques. La proposition doit leur être faite. Mais il faut que ceux qui ne se retrouvent pas dans ces familles politiques puissent participer, peser dans les choix du Front de gauche, exercer leur souveraineté. Les formes sont à trouver, probablement les plus dépouillées possibles. Mais il faut ouvrir ce chantier pour fédérer ces énergies sans craindre de se perdre.

Enfin, et sans attendre, le Front de gauche doit prendre une grande initiative politique visant à la refondation de la gauche, à un l’élaboration d’un véritable programme de transformation sociale et écologique, nourrit par les apports des différentes cultures politiques à gauche et dépassant les querelles boutiquières ou d’ego. Au cœur de ce chantier, nous avons l’obligation de démontrer au plus grand nombre qu’une alternative est possible, qu’il n’y a pas qu’une seule politique et que nous sommes porteurs, à partir des attentes concrètes de nos concitoyens, non de rêves nostalgiques, mais des seules innovations indispensables : partager les richesses et les pouvoirs dans l’entreprise, refonder les institutions, engager la transition écologique, dompter la finance et mettre l’humain au cœur des choix économiques, appuyer la révolution informationnelle au service de l’émancipation humaine et contre la surveillance et le contrôle, etc… Ces défis, nous ne sommes pas seuls à les avoir identifiés. C’est pourquoi nous devons nous atteler à cette tache en n’excluant personne, en n’exigeant nulle abjuration, en ne prétendant à aucun leadership sur ce qui est à construire.

Certes la marche est haute, mais nous devons nous y atteler sans tarder, avec l’objectif qu’une alternative crédible puisse être construite pour les prochaines échéances électorales majeures. Il est encore possible de faire mentir le scénario catastrophe de 2017.

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