Se réinventer ou disparaître

Dire que j’ai été déçu à la lecture du projet de base de discussion est très en dessous de la vérité. En réalité, je suis stupéfait et en colère.

Franchement, on est loin de la réinvention, selon les termes de Pierre Laurent il y a un an. Rien qui nous sorte de l’ordinaire de nos congrès, et d’ailleurs le texte le laisse échapper en affirmant : « Changeons de cap, l’humain d’abord » ! Peut-on m’expliquer ce qu’on dit de neuf sur l’écologie, sur le travail, ou encore sur la finance et le capitalisme sinon qu’il faut un nucléaire 100 % public, la sécurité-emploi formation et des crédits bonifiés pour les entreprises avec une BCE réorientée ? C’est donc le menu habituel. Sur la stratégie, c’est pire, on abandonne tout projet de construction politique à gauche, retour aux années 80 et au nouveau rassemblement populaire majoritaire, derrière un PCF pourtant plus affaibli que jamais. Et sur le parti, où se trouve le nouveau ? Mieux communiquer, former les militants et utiliser plus massivement Internet, c’est le b.a-BA. Bref, c’est la technique de la tortue, ou plutôt de l’autruche.

Évidemment, le texte s’efforce de témoigner d’un certain volontarisme, comme le rapport de Guillaume Roubaud-Quachié, mais ce volontarisme est fondé sur du sable puisqu’il n’est assorti d’aucune analyse des causes de l’affaiblissement extrême que le communisme et notre parti connaissent. La confiance en soi est indispensable mais désarmée sans lucidité. Se contenter d’affirmer la dangerosité du capitalisme et l’actualité du communisme n’est d’aucun secours pour examiner ce qui concoure si puissamment à différer son émergence, ce qui nous rend inaudible.

Quelques exemples. Le texte nous aide-t-il à comprendre pourquoi, dans maints domaines, nous sommes perçus pour ce que nous ne pensons pas ou plus être ? Pourquoi le communisme est-il perçu toujours comme un « étatisme », comme un « égalitarisme », comme une idée ardente mais comminatoire, comme un logiciel aride plutôt qu’un chemin d’humanités ? Pourquoi, alors que notre histoire même témoigne d’un engagement fort sur ce sujet, ne parvenons-nous pas à devenir, notamment pour une grande partie de la jeunesse, l’outil politique de lutte contre le racisme post-colonial ? Pourquoi, si on nous concèdera par exemple l’intention louable de vouloir partager la richesse, en aucun cas nous n’apparaissons comme porteurs d’un modèle capable de la produire… Et dans combien d’autres domaines est-il urgent de constater et d’affronter cette illisibilité ? Car dès lors que nous saurons lucidement observer que nous sommes toujours rangés dans des cases qui ne nous conviennent pas, « Productiviste » pour donner un autre exemple, nous examinerons alors à quelles conditions nous pourrons devenir ce que nous prétendons être désormais  : « écologistes » en l’occurrence.

Franchement, sur ces questions et bien d’autres, je ne vois pas en quoi ce texte peut être utile, notamment aux militants communistes, pour faire vivre de manière visible dans la société, une conception communiste dans les conditions de notre siècle ? Je ne vois pas comment il peut nous aider à conjurer l’indifférence de notre peuple et tout particulièrement des classes populaires pour notre parti ? Et finalement comment ce congrès pourrait être une forme d’électrochoc, un signe fort envoyé à la société témoignant qu’il se passe quelque chose au PCF ?

En matière de stratégie, ce que le texte théorise sous le terme de «  configurations évolutives et multiformes » est en réalité engagé depuis 2012, avec des résultats désastreux en terme de lisibilité comme de résultats électoraux. La confusion de la situation politique actuelle est réelle, et le texte l’entretien en mettant par exemple presque sur un même pied LREM et la FI ou en moquant à bon compte le passé social-démocrate de Mélenchon plutôt que s’intéressant aux contradictions au sein de la FI entre ligne populisme et ligne de gauche,… Cette confusion est utilisée pour légitimer une stratégie à la carte qui nous ramènerait des années en arrière et accréditerait la thèse du choix de la combinazione. Nous n’avons pas besoin d’un repli sur nous-mêmes et d’alliances calculées, nous avons besoin « d’une organisation communiste à la fois entièrement indépendante et n’excluant aucune forme de coopération poussée », pour reprendre l’expression de Lucien Sève. Ce que j’appelle avec d’autres, une force commune dont le Parti communiste peut être le plus énergique et créatif moteur. Ainsi, pour les européennes, plutôt que d’exprimer vaguement notre disponibilité « à de nouvelles jonctions », ce qui revient à se résigner aux divisions qui se profilent, notre texte devrait s’engager fortement et prendre l’initiative de proposer la constitution à l’échelle européenne, de listes communes à toutes les forces antilibérales qui veulent changer les traités !

A tort ou à raison, beaucoup de communistes considèrent ce congrès comme celui de la dernière chance. Le paysage politique se trouve bouleversé par des forces qui traversent profondément la société et qui peuvent nous emporter ou nous confier un rôle de témoin du passé. C’est bien à cette croisée des chemins que nous nous situons : nous réinventer pour que le communisme joue pleinement son rôle ou disparaître.

A ce stade, je ne vois pas d’autre solution qu’une réécriture du texte, les fenêtres pouvant convenir pour traiter de sujets qui n’engagent pas l’orientation et la cohérence globale, le coeur d’un projet de réinvention. En prenant cette décision maintenant, nous nous épargnerons peut-être la déconvenue de 2016 qui avait vu notre congrès se saisir d’un texte différent de celui sur lequel les communistes avaient travaillé et s’étaient prononcés. Nous avons encore le temps de mener ce travail ensemble.

6 réflexions sur “Se réinventer ou disparaître

  1. C’est quand même bizarre ce comportement d’un dirigeant qui passe son temps à critiquer le parti auquel il adhère, de faire un large commentaire public sur un texte avant qu’il ne soit adopté, et donc que nous ne connaissons pas ! Si je ne me trompe, une commission « pluraliste » est à l’origine de ce projet : déjà un drôle de mot « pluraliste » dans un parti que nous souhaitons uni ! CA mé rappelle les tendances dans la sociale démocratie… Et il y a des camarades qui, par leur comportement, s’installent dans cet état d’esprit, voire s’y organisent! Ça ne peut pas être cela le PCF de demain …

  2. Bravo pour ce texte. J’ai beaucoup de tristesse pour le PCF qui s’isole et se réduit de plus en plus, dans les idées comme dans la stratégie, ainsi que vous le soulignez justement…

  3. Le texte a été adopté ce dimanche (49 pour, 26 contre, 16 abstentions). Avec plusieurs camarades, nous sommes intervenus (https://printempsducommunisme.fr/interventions-au-conseil-national-des-2-et-3-juin-2018/) pour demander la réécriture, les délais étant suffisant. Malheureusement, cette proposition a été repoussée.

    A l’issue du CN, nous avons avons adopté la déclaration suivante : https://printempsducommunisme.fr/reinventer-le-communisme-ou-disparaitre-cest-maintenant/

  4. Un comportement digne et courageux d’un (de) dirigeant(s) responsable(s). N’étant qu’un militant de base qui œuvre avec ses modestes moyens pour le rassemblement de tous ceux qui ont le même objectif: transformer cette société qui fait crever la planète, et les humains qu’elle « supportent », tenter de survivre dignement sur une planète qui retrouve un peu de santé! Notre urgence, elle est là. Et pour ce faire transformer notre parti est une urgence, ne pas le faire relève de l’aveuglement et de l’irresponsabilité. Fraternellement!

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