« Éventuellement » : une direction qui a déjà rendu les armes
Dans l’interview filmée publiée mardi 28 mai par le journal Regards, Léon Deffontaines résume le danger fasciste avec cette curieuse formule : l’extrême droite peut « éventuellement » gagner la présidentielle de 2027. Bref, c’est une éventualité parmi d’autres. Mais, plus tard dans l’entretien, il semble se reprendre et avertit : « sans conscience de classe, le fascisme arrivera au pouvoir inévitablement. »
A y bien réfléchir, ces deux formules qui semblent se contredire, en réalité se complètent. La première minimise le danger immédiat. La seconde l’acte comme inéluctable : faute d’une conscience de classe que seul le PCF pourrait recréer (en un an, seul, sans espace rassembleur), ce sera Bardella (ou Le Pen).
On comprend donc que dans la tête de Léon Deffontaines, le résultat de 2027 comme ce qui servira à le justifier, est acquis d’avance : la gauche perdra, et si elle perd, c’est parce que la conscience de classe n’est pas encore là. Et si elle n’était pas là, c’est parce qu’on n’avait pas encore fini le travail pour conscientiser les gens…
Or voilà le paradoxe : Léon Deffontaines, comme le projet de base commune qu’il porte, se réfère en permanence au combat de classe. Mais le combat de classe ne se mène pas dans l’éther ni dans des conditions idéales à construire au préalable. Il se mène dans les conditions présentes, avec les forces réellement existantes. Les communistes ne partent pas d’une idée pré-établie pour en déduire l’action : conscientiser d’abord, reconstruire le parti, attendre que la gauche soit enfin prête. Ils partent du réel : les rapports de force d’aujourd’hui, ce que les gens vivent, les alliances disponibles maintenant, même celles qui ne satisfont pas pleinement. Placer la conscience de classe comme prérequis à l’action plutôt que comme fruit de l’action, c’est inverser l’approche marxiste, et c’est précisément ce que fait la rhétorique du texte de la direction, de l’aveu même de Léon Deffontaines.
Ce qu’il énonce dans cet entretien, ce n’est donc pas une stratégie pour 2027. C’est le même plan de bataille qui fût celui de 2022 (et dont on voit mal à ce stade pour quelles raisons il ne produirait pas les mêmes effets). Il vise à se tailler des parts de marché dans la course des appareils pour la suite, une course où la seule compétition qui vaille à ses yeux, est celle face à la France Insoumise. Une France Insoumise dont Léon Deffontaines prétend ne pas se soucier mais qui revient à chaque fois que l’argumentation lui fait défaut durant l’entretien. D’ailleurs, il suffit pour s’en convaincre de compter le nombre de fois où le porte-parole de la direction du PCF s’y réfère, sans que le journaliste n’ait même besoin de l’y inviter. LFI comme « fausse radicalité ». LFI qui essentialise les quartiers populaires. LFI comme repoussoir. LFI comme seul vrai obstacle…
Tel quel, on voit bien que ce n’est pas un diagnostic. Au mieux, c’est une obsession. Et une obsession révèle toujours ce qu’elle masque : la vraie question pour Léon Deffontaines ce n’est pas comment battre le RN en 2027 (il n’y croit pas). Ce n’est pas non plus de chercher comment faire gagner un projet de gauche véritablement basculant, capable d’engager un changement qu’il n’est plus possible de différer (il n’y croit pas plus). Son sujet, c’est comment occuper la meilleure position dans le vacuum qui suivra le départ de Mélenchon (car il finira bien par partir…).
Léon Deffontaines l’énonce d’ailleurs lui-même : il faut « réinventer la gauche de l’après Mélenchon ». On a bien sûr le droit d’y penser, et même d’y travailler. Mais on ne saurait soumettre toute stratégie politique à cet objectif. Cette logique serait celle d’un appareil qui gère son seul avenir, pas d’un parti qui cherche à empêcher la catastrophe. Quand le RN caracole à 34 % dans les sondages et que 45 % des électeurs se déclarent susceptibles de le rejoindre, présenter une candidature à 2 % « pour se positionner » n’est pas de la politique : c’est l’administration de la défaite.
On peut avoir des désaccords avec LFI. C’est mon cas, tant stratégiques que sur le fond. On a le droit aussi, et même le devoir de les exprimer quand on est communiste, car il n’y aura pas de rassemblement sur des non-dits et sur de la soumission. Mais le rôle d’un parti communiste – Marx et Engels l’écrivaient dès le Manifeste, c’est de toujours porter l’intérêt du mouvement dans son ensemble. Et si l’on ne se paye pas de mot en prétendant mener le « combat de classe », alors on mène le combat de classe du moment historique que nous traversons, ce moment où s’affermit chaque jour un peu plus une nouvelle alliance entre les puissances de l’argent et les forces les plus réactionnaires.
Acculer la gauche à choisir entre la division et l’impuissance, au nom des petits calculs d’appareil et la promesse d’une reconstruction que les onze prochains mois ne permettront pas, c’est condamner les classes populaires de ce pays à la violence d’un régime de naturalisation des inégalités, dont personne ne sait encore véritablement à quel prix on pourra se défaire.
Pour un communiste, c’est impardonnable.