À deux mois de l’élection présidentielle

Mon intervention au Conseil national du 5 février 2022

Les communistes ont abordé cette campagne il y a huit mois avec la volonté de faire mentir les pronostics, en pensant qu’avec de l’enthousiasme, avec de l’énergie, nous allions renverser la table. Certes, la volonté est une qualité que l’on retrouve chez beaucoup de communistes, mais le volontarisme érigé en dogme a aussi ses limites.

Je mettrai de côté les difficultés pour un parti comme le nôtre, culturellement du côté du collectif et de la rationalité, de se plier aux contraintes d’une élection présidentielle ultra-personnalisée et à l’heure où les réseaux sociaux dictent leur loi.

Or dans ce contexte, conjuguer l’injonction à exister dans le débat, avec l’art de la nuance est un exercice difficile. Surtout quand on n’est pas sur son terrain. Et justement, ce ne sont pas les principales préoccupations exprimées par les français, le pouvoir d’achat, la santé ou encore l’écologie, qui polarisent le débat politique, mais ce sont pour l’instant les thèmes de l’insécurité, de l’identité et de l’immigration, dictés par Emmanuel Macron qui cherche à se tailler un second tour sur mesure. Et dans cette campagne, je dirais qu’au mieux, on est reconnus comme porteurs d’une lecture progressiste de ces thèmes, mais que l’on peine à être entendus sur nos sujets, économiques, sociaux et écologiques, et encore moins sur la perspective communiste que nous portons.

Et même lorsque nous sommes sur une de nos propositions, conserver le nucléaire dans notre mix énergétique, alors que le parti est comme la société française dans son ensemble, traversé par un débat, c’est au prix d’une certaine radicalisation de notre propos que nous tentons d’être identifiés.

On pourrait donner d’autres exemples, et s’interroger sur ce qui est finalement retenu lorsqu’on dit à juste titre qu’il faut passer « d’une France du chômage à une France du travail ». Même chose aussi sur nos références insistantes au fait national, que l’on peut certes relier à une tradition politique à laquelle le PCF se réfère à juste titre, mais qui faute d’être exprimée dans les conditions d’aujourd’hui, ne contribue pas à la clarté. D’autant que notre effort pour faire vivre un discours communiste qui « imprime » dans le débat, nous conduit trop souvent à nous référer au passé plutôt qu’à l’avenir. Il y a là une fragilité pour que la visibilité médiatique du candidat se traduise dans la durée et en profondeur par regain d’intérêt pour un communisme de notre temps.

Autre interrogation, ce volontarisme aide-t-il à avoir une vision claire de la situation politique ?

Le projet de résolution qui nous est communiqué en témoigne. Le paysage à quelques semaines de la présidentielle est décrit ainsi : il y a celles et ceux qui veulent détruire notre modèle social et fracturer le pays, et puis il y a notre candidat et notre programme. Franchement, c’est un peu court.

Nous avons certes renoncé à évaluer nos choix stratégiques avec une clause de revoyure, mais du moins essayons de dresser un portrait lucide du paysage politique : je ne parle pas seulement des moments où contre l’évidence, nous expliquons que nous pouvons gagner l’élection présidentielle.

Je veux pointer le risque de passer à côté de l’aspiration populaire à faire front commun, elle est très forte à gauche. D’ailleurs, la participation à la primaire citoyenne, initiative « bilboque » mais qui a réuni 400.000 votants, en témoigne.

À quelques semaines de la présidentielle, il est probablement trop tard pour empêcher la victoire de Macron, la droite ou pire encore. Mais comme beaucoup de communistes je m’interroge : croit-on sincèrement qu’on va « compenser » ce désastre en tirant mieux que d’autres, notre épingle du jeu dans une compétition entre vaincus ? Ce n’est pas la culture du Parti qui cherche toujours les voies pour construire une majorité.

C’est pourquoi il faut prendre un initiative. À l’image de ce que notre parti su faire au temps du Front populaire, il est encore temps de se hisser à la hauteur de la situation et proposer un front commun, sinon pour l’élection présidentielle, tout au moins pour les législatives.

Je ne veux pas parler de ce qu’à évoqué Pierre Lacaze ce matin, d’accords électoraux ici ou là, il faut le faire bien-sur et avec plus de transparence et de clarté, mais je parle d’une initiative politique de grande envergure, qui se voit et qui se donne l’objectif d’arracher une majorité parlementaire de gauche ou au moins d’un pôle de résistance, le « bloc clair » dont a parlé Patrice Bessac et dont le PCF doit être moteur.

Prenons une initiative politique forte, exprimons une ligne politique claire, et la nature et les axes d’un tel rassemblement. J’ai la conviction que c’est en étant les artisans de cet espoir que nous saurons démontrer notre utilité et faire retour.

C’est cet état esprit que je retrouve dans les débats des communistes, mais pas dans la résolution proposée. C’est pourquoi, en l’absence de bougés de celle-ci, nous proposons avec plusieurs camarades du conseil national qu’une résolution alternative puisse l’exprimer et soit portée comme contribution à l’attention des communistes.

Texte de résolution alternative

Législatives 2022 : il est encore temps de faire front commun

Contribution aux débats du Conseil national du 5 février 2022
Au mois de mai dernier, une majorité de communistes se prononçait en faveur d’une candidature à l’élection présidentielle issue du Parti communiste français pour « créer les conditions d’une alternative de gauche » avec comme « objectif final d’empêcher le duo Macron/Le Pen, mais surtout empêcher la finance de conserver le pouvoir dans notre pays » selon les mots de notre secrétaire national, Fabien Roussel. À moins de dix semaines du premier tour de l’élection présidentielle, force est de constater que le « surgissement d’un très grand mouvement populaire » ne s’est toujours pas produit malgré nos efforts militants.

Plus grave, dans un contexte de confusion et de multiplication des candidatures à gauche, les scénarios d’un second tour dominé par les candidats de la droite et de l’extrême-droite restent aujourd’hui encore les plus probables. Engluées dans des stratégies concurrentielles qui enjambent une échéance présidentielle réputée perdue, la plupart des forces de gauche restent en effet scotchées au plancher dans toutes les études d’opinion. À ce point que désormais Emmanuel Macron peut apparaître comme le vote utile pour des électeurs de gauche !

Pourtant selon les sondages, le seuil de qualification pour le second tour se situe désormais entre 15 et 18 points. Et dans un contexte de recomposition politique, les thèmes de la gauche (égalité, pouvoir d’achat, santé, écologie…) figurent au cœur des préoccupations exprimées par la population. Disons-le, le parti communiste français ne porte pas la principale responsabilité de cette situation inquiétante. Mais, alors même que nous ambitionnons de contribuer à une dynamique rassembleuse, nous avons le devoir de nourrir l’espérance, notamment celle des classes populaires dont l’irruption dans l’élection serait décisive.

Dans cette situation, nous aurions dû depuis des mois déjà nous hisser au-dessus de la mêlée, ainsi que nous avons toujours su le faire dans les moments cruciaux de l’Histoire. Face à la barbarie inégalitaire, nous aurions dû privilégier, comme nous l’avons fait en 1934, un front commun qui rende possible de nouvelles conquêtes sociales. Cela malheureusement n’a pas été le cas.

De fait, l’absence d’espoir pèse comme une chape de plomb sur les esprits, dont ceux des militants communistes. Si beaucoup de militants s’enthousiasment pour la campagne, pour un certain nombre cette situation freine leur plein engagement dans la bataille présidentielle. D’autres se mettent de côté, envisagent de voter blanc, pour une autre candidature, voire rendent leur carte. Evidemment dans ce contexte, le pire serait de se livrer à une absurde chasse aux sorcières, qui approfondirait les fractures et les divisions au sein du Parti communiste. L’ensemble des communistes doit être respecté, pour préserver la capacité à agir ensemble demain, dans les combats politiques et les mouvements sociaux.

Aujourd’hui, même si les forces de gauche ne parviennent pas à un compromis pour la présidentielle, il est encore temps d’éviter un « suicide collectif » aux législatives. Il serait incompréhensible que nous ne nous donnions pas réellement les moyens d’un accord avec les forces de gauche, à commencer par la France Insoumise puisque nos groupes respectifs votent pour l’essentiel de la même manière à l’Assemblée nationale, et que nous nous retrouvons dans les luttes. Plutôt que de grossir artificiellement les divergences, proposons un chemin pour faire grandir l’en-commun. Nous pensons que le parti communiste français se grandirait en prenant dès maintenant une initiative marquante, exprimant publiquement et précisément les conditions d’un rassemblement aux législatives, non seulement sur le programme, mais aussi sur l’arc politique et le type de campagne à mener. L’implication populaire, par la mise en place d’assemblées dans toutes les circonscriptions, paraît incontournable pour nous donner de la force.
Il est encore temps de faire front commun pour préserver ensemble l’existence de groupes parlementaires de gauche, et pourquoi pas les faire grandir. C’est en œuvrant dans ce sens que notre parti saura faire la démonstration de son utilité, et retrouver un rôle central dans la vie politique du pays. Cela sera plus que nécessaire, dans une situation politique qui va devenir étouffante pour toutes les forces de progrès. Comme le montrent les programmes de Zemmour, Le Pen et même Pécresse, les droits et libertés citoyennes, syndicales et associatives sont plus que jamais menacés.

Evidemment, cela suppose de tirer objectivement les leçons des dernières échéances électorales, des européennes aux élections locales de 2020-2021. Viendra aussi le moment où il faudra tirer le bilan de notre contribution politique collective à la présidentielle et aux législatives.

A tous les communistes, qu’ils soient enthousiastes ou bien désabusés, et y compris à ceux tentés de se mettre en retrait de notre parti, nous disons qu’au lendemain de la séquence électorale, il y aura à reconstruire une perspective transformatrice. Cela ne pourra se faire sans les communistes, les plus attachés au rassemblement des forces qui portent l’émancipation humaine.

Antoine Guerreiro, Robert Injey, Isabelle Lorand, Frank Mouly

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